La France défigurée

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La France défigurée

Message  FAPPAH le Lun 21 Juil 2014 - 21:27

valeurs actuelles  10 juillet 2014



La France défigurée
Environnement
Fabrice Madouas Un champ d'éoliennes et de panneaux solaires près du village d'Avignonet-Lauragais (Haute-Garonne). Au premier plan, le clocher de Notre-Dame-des-Miracles (XIVe siècle).

Des paysages incomparables mais menacés. Un patrimoine d'une richesse inégalée mais de plus en plus négligé. Les diktats des écologistes intégristes ne sont pas moins périlleux que les excès des bitumeurs. C'est sur tous les fronts qu'il faut se battre.

C'est une figure presque imposée du discours politique : l'ode à la France, à l'harmonie de ses reliefs, à la beauté de ses paysages, à l'intelligence laborieuse des hommes qui les ont façonnés. Les élus y sacrifient volontiers, et l'on se rappelle encore l'envolée de Nicolas Sarkozy sur « le long manteau d'églises » qui couvre le pays depuis saint Martin. Et c'est vrai qu'elle est belle, la France ! Les étrangers ne s'y trompent pas, puisqu'elle demeure la première destination touristique au monde : près de 83 millions de visiteurs en 2012, loin devant les États-Unis (70 millions). Encore faut-il qu'on sache préserver son patrimoine des outrages du temps et ses paysages des excès d'une modernité trop souvent vulgaire.
Développement d'un urbanisme commercial anarchique qui, non content d'enlaidir les abords des villes, a mis en péril les petits commerces ; construction de "grands ensembles" dont nous payons aujourd'hui le délabrement accéléré ; démolition de centres-ville anciens dans le but d'y ériger des tours ou d'y creuser des parkings ; saccage de zones littorales et de stations de montagne défigurées par des complexes touristiques plus ou moins low cost...
Les Trente Glorieuses et leur cadre de béton, de bitume et de néons n'ont pas légué que de bons souvenirs aux Français ! « Les tours, maladroitement inspirées de celles qu'édifiaient les ÉtatsUnis, étaient censées symboliser l'entrée de la France dans la modernité, résume Alexandre Gady, historien de l'architecture et président de la Société pour la protection des paysages et de l'esthétique de la France (SPPEF). Chacun voulait la sienne, de sorte qu'elles ont abîmé des métropoles, comme Nantes, mais aussi de petites villes... » (Lire notre entretien page 29.)
Bien sûr, il y a des explications économiques à beaucoup de ces excès : la pénurie de logements après la guerre, amplifiée par l'explosion démographique, a contraint à bâtir vite des cités qui représentaient d'ailleurs un progrès pour leurs premiers occupants. Mais on peut avoir la nostalgie des Trente Glorieuses sans en approuver les audaces architecturales (Beaubourg et le désolant "trou des Halles", à Paris) ou l'affairisme immobilier de quelques barons du régime. La décentralisation des années 1980, conçue comme un antidote au centralisme jacobin, n'a d'ailleurs rien arrangé !
L'époque ne fut cependant pas univoque. C'est à André Malraux, ministre d'État chargé des Affaires culturelles, que l'on doit, en 1962, la loi sur les secteurs sauvegardés. Celle-ci nous vaut de connaître encore les ruelles de Sarlat ou les magnifiques hôtels particuliers du Marais, à Paris, qui risquaient la destruction. Sait-on que Georges Pompidou s'éleva contre l'abattage des arbres planifié par le ministère de l'Équipement ? « La sauvegarde des arbres plantés au
bord des routes -- et je pense en particulier aux magnifiques routes du Midi bordées de platanes -- est essentielle pour la beauté de notre pays, pour la protection de la nature, pour la sauvegarde d'un milieu humain », écrit-il à Jacques ChabanDelmas, en juillet 1970. Et c'est l'année suivante que fut créé le ministère de l'Environnement, bien avant que les Verts ne confisquent à leur profit l'écologie en la détournant de son but : la préservation des paysages et du cadre de vie.

Le Parlement vient d'autoriser les pouvoirs publics à simplifier les règles d'installation des éoliennes...

Ce n'est d'ailleurs pas la moindre ironie de cette histoire : ceux qui faisaient naguère la leçon à la droite immobilière contribuent aujourd'hui à la dégradation de nos paysages sous couvert de développement durable ! Il suffit de traverser la France pour s'en apercevoir : partout des éoliennes ont été édifiées, hautes parfois de plus de 150 mètres, souvent dans des sites remarquables et même près de monuments historiques classés. En 2010, il a fallu l'intervention de l'Unesco pour dissuader les pouvoirs publics d'ériger plusieurs de ces machines visibles du Mont-Saint-Michel. La justice administrative a heureusement annulé les permis de construire en 2013. Mais des projets subsistent autour de Vézelay, inscrite elle aussi au patrimoine de l'humanité, et même au large des plages du Débarquement. Paris s'y est engagé vis-à-vis de Bruxelles : en 2020, les aérogénérateurs (c'est le nom savant de ces machines) devront fournir 19 000 mégawatts sur terre et 6 000 en mer.
On dira que la droite, en organisant le Grenelle de l'environnement, a favorisé leur prolifération, bien que l'énergie éolienne ne présente aucun intérêt économique ou écologique. La précédente majorité avait néanmoins mis des garde-fous à cette dissémination, que la gauche a fait sauter depuis deux ans. Votée en mars 2013, la loi Brottes a supprimé les zones de développement de l'éolien et la "règle des 5 mâts", qui devait éviter le mitage du paysage. Cette année, le Parlement a autorisé le gouvernement à simplifier encore les règles d'installation des éoliennes par ordonnance -- donc sans débat. Le résultat est prévisible : « Si l'on installait 19 000 mégawatts terrestres avec des parcs de deux ou trois éoliennes, on verrait une éolienne de presque n'importe quel point du territoire », prévenait, en 2010, le député UMP Serge Poignant, rapporteur pour avis du projet de loi Grenelle 2. Le projet de loi sur la transition énergétique, que Ségolène Royal a présenté le 18 juin en Conseil des ministres, ne fera qu'aggraver les choses. Ces projets sont d'autant plus alarmants que des mesures ont été prises, au fil des ans, pour limiter l'accès aux tribunaux des défenseurs des paysages et du patrimoine. Depuis 2006, une association locale ne peut plus se constituer pour attaquer un projet menaçant un site, tandis que les particuliers voient leurs possibilités d'agir également limitées depuis l'an dernier. « Restent les anciennes associations nationales ou régionales de protection du patrimoine, dotées de peu de moyens, et qui ne disposeront plus de la possibilité de faire appel... », résument Julien Lacaze et Didier Rykner sur le site Latribunedelart.com. Ce qui favorise la destruction de clochers plus que centenaires.

"Ces monuments sont des capitaux", soulignait déjà Victor Hugo en 1832.

« Il ne s'agit évidemment pas de mettre le pays sous cloche, précise Alexandre Gady, mais de rappeler qu'en l'occurrence, le passé ne figure jamais au passif. » Victor Hugo l'écrivait déjà en 1832, dans un pamphlet intitulé Guerre aux démolisseurs : « Ces monuments sont des capitaux. Un grand nombre d'entre eux, dont la renommée attire les étrangers riches en France, rapportent au pays au-delà de l'intérêt de l'argent qu'ils ont coûté. [...] C'est une
question d'intérêt général, d'intérêt national. » Mais aussi de mémoire et d'art de vivre, serait-on tenté d'ajouter.



Vent de colère sur nos villages

Éoliennes

Pierre-Alexandre Bouclay

L'implantation de quatre engins sur la commune d'Antoigné, un village du Saumurois, a bouleversé la vie de nombreux riverains. Témoignages.

Avec ses maisons anciennes nichées au coeur d'un paysage de collines arborées, le village d'Antoigné, 480 habitants, a longtemps incarné un idéal de douceur angevine. Le rêve bucolique a viré au cauchemar en 2010, avec l'inauguration d'un parc de quatre éoliennes voulu par la communauté d'agglomération de Saumur, le département et la région. « Le projet a été lancé en 2005, raconte Jacqueline Derouard, présidente de l'association Antoigné sous le vent. Malheureusement, notre collectif s'y est opposé trop tard et nous avons été déboutés par le tribunal administratif. Au départ, le promoteur et les élus nous ont "vendu" les éoliennes avec mille promesses. Elles étaient supposées produire 18 millions de kilowattheures par an, soit la consommation de 8 000 personnes. Elles allaient éviter l'émission de 1 000 tonnes de CO2 par an... En réalité, les propriétaires des terrains accueillant ces éoliennes ont gagné beaucoup d'argent, mais les habitants ont été dupés, car le coût est très élevé pour la collectivité. La production d'énergie annoncée est loin d'être atteinte et c'est notre environnement qui est bouleversé par cette installation prétendument propre. »

« Une éolienne, c'est un monstre de 120, parfois 150 mètres de haut, qui tourne même la nuit, fait du bruit et clignote. Cela se voit à 30 kilomètres ! précise Bernadette Kaars, présidente de l'association Vent d'Anjou. Vivre au quotidien avec l'une de ces machines devient vite un enfer. À Antoigné, la vue est désormais brisée par ces quatre monstrueuses tours de fer. » Une éolienne produit des flashes (blancs le jour, rouges la nuit) mais il y a parfois des ratés, qui peuvent durer une semaine : « Lorsqu'un éclair blanc illumine régulièrement votre maison en pleine nuit, il est impossible de dormir, raconte une riveraine. Les flashes rouges sont moins violents mais, quand le temps est humide, cela crée un nuage rougeâtre très désagréable. Et, bien sûr, il ne faut plus jamais espérer voir un ciel étoilé ! » Les éoliennes causent surtout du bruit, variable selon la puissance du vent et le relief du terrain. Au-dessous de 15 tours par minute, le bruit est comparable au ronflement d'un petit avion tournant dans le ciel. Au-delà, le seuil de tolérance est dépassé, selon Jacqueline Derouard : « On dirait un martèlement, comme des basses très fortes, qui interfèrent avec vos battements de coeur. Cela devient physiquement insupportable. La nuit, on entend toujours ce martèlement, comme une machine à laver dans laquelle vous auriez mis une chaussure ! En été, on ne peut dormir avec les fenêtres ouvertes, on croit devenir fou ! » La nuisance est aussi sociale. Un riverain se plaint : « Lorsque les éoliennes tournent, impossible de déjeuner dehors ou de faire une soirée avec des amis. Les gens ne veulent plus venir chez vous... » Bernadette Kaars dénonce encore la chute des prix de l'immobilier à proximité des éoliennes :« Nos maisons perdent jusqu'à 40 % de leur valeur. Et la clientèle des gîtes ruraux baisse tellement qu'ils n'ont plus qu'à fermer. » À Tigné, non loin d'Angers, une affaire a été plaidée par l'avocat Ivan Jurasinovic : « Mes deux clients, Sylvie et Fabrice, avaient eu le coup de foudre pour une maison de campagne en plein vignoble du Layon. En naviguant sur Internet, ils ont appris qu'un projet de six éoliennes était en cours à cet endroit précis. Le propriétaire-vendeur n'avait rien dit pour ne pas baisser son prix : la cour d'appel d'Angers a annulé la vente et, pour sa mauvaise foi, l'a condamné à payer 18 000 euros de dommages et intérêts au jeune couple. » Beaucoup d'habitants redoutent enfin les ondes provoquées par les pales : « Nous nous sommes plaints auprès de la sénatrice Corinne Bouchoux [écologiste, NDLR], raconte Jacqueline Derouard. Elle ne nie pas le problème des nuisances sonores, notamment les infrasons ou les basses fréquences, mais elle se réfugie derrière le fait que ce n'est pas facile à cerner, d'un point de vue scientifique ou médical. Et malgré tout, elle soutient le concept des éoliennes, supposées "indispensables à la transition énergétique de notre pays"... »

"On dirait un martèlement, comme des basses très fortes, qui interfèrent avec vos battements de coeur..."

Élus Un risque de prise illégale d'intérêts

« Le développement de l'activité éolienne semble s'accompagner de nombreux cas de prise illégale d'intérêts impliquant des élus locaux. » C'est ce qu'écrit le Service central de prévention de la corruption (SCPC), dépendant du ministère de la Justice, dans son dernier rapport. « Ce phénomène d'ampleur semble concerner une grande partie du territoire national. » Il ne s'agit pas toujours de simples négligences « mais parfois d'agissements délibérés, leurs auteurs étant motivés par les revenus substantiels tirés de l'implantation d'éoliennes sur des terrains leur appartenant et par un régime fiscal favorable ». Le SCPC estime qu'il existe « un risque de développement d'atteintes à la probité beaucoup plus graves, comme celui de corruption ». Une infraction déjà constatée ailleurs en Europe.
Mis en cause par ses adversaires, mais réélu cette année, le maire d'Antoigné, Éric Mousserion, estime que « beaucoup de bêtises se racontent » : « Le permis de construire a été accepté en 2007, sans aucune remarque. L'énergie renouvelable est indispensable », affirmait-il, en 2010, avant l'inauguration du parc éolien. L'opposition vent debout au sein du village ? « Il s'agit de querelles de personnes plutôt que de projet. » Cette interprétation "minimaliste" est contestée par Jean-Louis Butré, président de la Fédération environnement durable. Selon ce dernier, l'implantation d'éoliennes annonce bien le saccage de notre pays : « Il serait regrettable que la France continue dans cette voie alors que de nombreux pays, comme l'Allemagne, sont en train de la freiner, non seulement pour des raisons économiques, mais aussi à cause de ses effets néfastes sur les riverains et de son impact négatif sur l'écologie. »

Laisse béton !

Urbanisme

Mickaël Fonton

Tours immenses, routes inutiles, parkings gigantesques, enfilades de ronds-points : depuis plusieurs décennies, l'acier et le béton ont enlaidi une France en perpétuels travaux. Tour d'horizon. Un rond-point orné d'une curieuse "oeuvre d'art". Une gigantesque esplanade de béton battue par le vent. Une maison de la culture tout en poutrelles métalliques. "Mais quelle horreur !", vous dites-vous devant ces créations. Partout, en ville comme à la campagne, les dernières décennies ont laissé les stigmates de leur vanité, au mieux contestables, parfois hideuses. Paris a les dalles et les tours du quartier de Beaugrenelle et des Olympiades ; Saint-Étienne, sa Cité du design ; Mulhouse, sa tour de l'Europe. Celle du Crédit lyonnais, renommée tour de Lille, est surnommée "la chaussure de ski" ! Chaque région possède plusieurs édifices prétentieux contre lesquels les Français enverraient volontiers les bulldozers, d'autant plus que les bâtiments en question ont souvent été construits avec leur argent.

L'objectif des architectes idéologues était de passer de "l'obscurantisme de la ville ancienne à la cité rationnelle".

À cette défiguration par la démesure et l'usage du symbole s'ajoute un enlaidissement plus discret mais tout aussi efficace : la progression du bitume, des zones peuplées occupées au-delà de la simple organisation rationnelle du territoire. Ce sont des chemins forestiers macadamisés, bordés de trottoirs et doublés de pistes cyclables, des zones d'aménagement concerté (Zac) jouxtant des lotissements interchangeables, desservies par des routes et des rocades, des centres commerciaux, des parkings, des salles des fêtes, parfois des parcs à thème -- ce que l'architecte urbaniste David Mangin appelle des « métastases périurbaines » dans son livre la Ville franchisée (Éditions de la Villette). « Tous les dix ans, l'équivalent d'un département français disparaît sous le béton, les panneaux, la tôle », déplore Jean-Michel Leniaud, directeur de l'École nationale des chartes. Comment en est-on arrivé à cette France "moche" et perpétuellement en travaux ? Il y eut, dans les années 1950 et 1960, la politique d'urbanisation de masse, âge d'or de l'industrie du bâtiment. Ce fut l'époque des tours et des barres qui façonnèrent l'image des HLM, des "banlieues", des "cités". Après ce désastre esthétique et humain, cette politique laissa la place à l'utopie urbanistique. Ce furent les villes nouvelles : Cergy-Pontoise, Évry, Marne-la-Vallée, Melun-Sénart, Saint-Quentin-en-Yvelines. Non plus des cités-dortoirs mais des villes indépendantes reliées à la capitale par un réseau de transport créé spécialement à cet effet. L'objectif de ces architectes idéologues était de passer « de l'obscurantisme de la ville ancienne à la cité rationnelle pour concevoir l'esprit d'une société nouvelle », résumait alors, de façon significative, le quotidien communiste l'Humanité. Un double échec. Comme le soulignait, il y a déjà vingt ans, Maryvonne de Saint-Pulgent, alors directrice du patrimoine au ministère de la Culture, « par préjugé moderniste ou par simple ignorance de l'histoire [les architectes] ne regardent pas assez autour d'eux ». Et de se demander «s'ils se soucient de ceux qui auront à fréquenter leurs oeuvres... ». Tourisme oblige, la province en subit aussi les effets : ce fut le front de mer de La Grande-Motte, dans l'Hérault, rapidement renommée Sarcelles-sur-Mer, conçue comme « une oeuvre d'art totale », une « modénature », par l'architecte Jean Balladur. Ce fut la station de ski avant-gardiste de Flaine, en Haute Savoie, oeuvre des époux Boissonnas, qui souhaitaient atteindre « l'essence du rapport harmonieux entre l'homme et l'environnement ». Aujourd'hui, cette volonté de « changer la ville pour changer le monde » n'a plus vraiment cours, même si l'écologie en a récupéré la dimension idéologique. Dans les processus de construction à l'oeuvre, c'est autre chose qui se joue : une alliance, parfois fondée, parfois dévoyée, entre les élus locaux, la population, les entreprises du bâtiment et les grandes enseignes de vente.

Pour chaque lotissement il faut racheter des terrains, bitumer, tracer des rues, des routes...

Plusieurs articles à leur credo : il est moins cher de construire du neuf que de réhabiliter de l'ancien, d'autant que la qualité intrinsèque de ces nouveaux logements a objectivement progressé. Ensuite, la densité humaine, l'entassement de populations sont trop souvent criminogènes. Il faut étaler : d'où le bourgeonnement des cités pavillonnaires, plus paisibles mais loin de tout. Mais pour « tartiner du lotissement au kilomètre », comme le déplore l'urbaniste Bruno Fortier, il faut racheter des terrains, bitumer, tracer des rues, des routes. Les exploitations agricoles condamnées ont transformé leurs fermes en salles de réception privées, en chambres d'hôtes, en centres équestres. À côté de ces nouveaux bassins de population, les élus, les aménageurs, les directions départementales de l'équipement (DDE) ont, dans le cadre d'un plan local d'urbanisme (PLU) ou d'un schéma de cohérence territorial (Scot), négocié l'installation d'une grande surface, d'un concessionnaire auto, d'une station-service, d'une ligne de bus. On plante des réverbères, une signalétique toujours plus complète, où le tourisme rejoint le commerce. Les pancartes fleurissent, les ronds-points se multiplient (lire notre encadré). Face à ce mécanisme que d'aucuns redoutent inéluctable, les associations de défense luttent pied à pied. Les élus locaux, désireux de ne pas heurter leurs administrés mais soucieux aussi des retombées économiques et sociales, se trouvent pris en tenaille. Les gérants d'espaces commerciaux redoutent une ville laissée à la seule autorité des architectes, qui « n'y connaissent rien en matière de commerce et de vente ». Et cette lutte se mène sur fond de ressources en baisse et de responsabilités en hausse, dans un maquis de normes environnementales qui tantôt freinent tantôt favorisent ce lent processus de saccage du territoire.

Mauvais goût Rond-point pour tous !

La France est, paraît-il, le pays des ronds-points. Le territoire en compte 40 000, dont près de 10 000 ont poussé entre 1984 et 1994 au motif, pas forcément erroné, d'éviter les croisements meurtriers et de faire ralentir les véhicules sans les arrêter. Mais ces bonnes intentions sont souvent perverties : depuis quelque temps, la mode est au rond-point garni, orné d'une oeuvre d'art souvent discutable. Un effet de mode, l'astuce de quelques-uns, une façon de se distinguer et de dépenser les deniers publics. Au palmarès des ronds-points artistiques, on trouve l'Hommage à Confucius, à Montpellier (rebaptisé "le donut et la saucisse" par les habitants), le grand Pouce du sculpteur César à Marseille, la chaise géante d'Hagetmau, dans les Landes, la tour Eiffel de Sains-en-Gohelle, dans le Pasde-Calais, et quantité de bricolages, parfois même illuminés la nuit. M. F.



Patrimoine : le temps du mépris

Désengagement

Marc Eynaud et Fabrice Madouas

Malgré l'attachement des Français, églises, châteaux et monuments pâtissent des coupes budgétaires du ministère de la Culture. Une filière économique est en danger.

Il est loin, le temps où François Mitterrand posait sur fond de village et de clocher ! Trois décennies plus tard, bon nombre de nos églises se dégradent lentement, malgré la loi de 1905
qui a confié leur entretien aux communes. Certaines sont menacées de destruction, d'autres l'ont été récemment. À Abbeville, par exemple, l'église Saint-Jacques, un édifice de style néogothique construit entre 1868 et 1874, a été démolie, l'an dernier, par la municipalité socialiste. Comble de l'ironie, elle faisait partie du rare patrimoine de la ville épargné par les deux guerres mondiales. Certains de ses gravats ont servi à la réalisation d'une oeuvre d'art contemporain... « Sa démolition a coûté 800 000 euros et les travaux du square et du parking qui vont la remplacer sont évalués à 2,6 millions d'euros. La municipalité avait donc les moyens de la rénover », affirme Maxime Cumunel, de l'Observatoire du patrimoine religieux (OPR).
Dans le Maine-et-Loire, l'église Saint-Pierre-aux-Liens de Gesté n'a pas non plus échappé à la destruction, malgré l'avis contraire du service départemental de l'architecture et plusieurs décisions de justice. En février 2012, le tribunal administratif de Nantes estime que le maire commet « une erreur manifeste d'appréciation » quand il affirme que le bâtiment, dont l'entretien n'est plus assuré, menace ruine. Pourtant, la municipalité persiste et passe à l'acte en juin 2013 : de l'ancienne église, qui sera remplacée par une autre, moderne, il ne subsiste plus qu'un clocher, le pignon ouest, trois colonnes et la crypte...
Même à Paris, la situation des églises est parfois inquiétante. Dix édifices sont dans un état grave, nécessitant au moins 500 millions d'euros de travaux dans les quinze ans à venir, selon l'OPR. « Il faut se rendre à l'évidence, soulignait l'an dernier Pierre Yves Bournazel, conseiller UMP de Paris : entre la première et la seconde mandature [de Bertrand Delanoë], le budget consacré à l'entretien et à la rénovation du patrimoine religieux a baissé de 27 % [...] alors que le budget global de la Ville a augmenté fortement au cours de ces douze dernières années ». En février, Anne Hidalgo avait promis d'y consacrer 80 millions d'euros, ce qui reste très en deçà du nécessaire.

La Providence Sauvetage en bonne voie

Fondée en 2004 par l'ancien ministre Jean-Philippe Lecat, aujourd'hui présidée par Jean Viansson-Ponté, l'Association de sauvegarde du site de La Providence s'est donné pour mission de sauver une chapelle édifiée en 1894, à Dijon, par l'architecte de l'abbaye de La Pierre-qui-Vire. « Nous avons réussi à lever les fonds nécessaires à la réfection de plusieurs vitraux », précise Jean-Louis Guérin, le secrétaire de l'association, avec le concours de la Fondation du patrimoine, qui a lancé une souscription publique. Prochaine étape : la toiture. La chapelle accueille déjà des concerts et des conférences et permet aux enfants des écoles de participer à des célébrations cultuelles. M. E.

"Les catholiques ne sont pas les seuls à se mobiliser pour la sauvegarde des églises."

Les Français sont pourtant très attachés à leurs églises : ils refusent leur destruction quand ils sont consultés, comme l'ont prouvé les référendums locaux organisés l'an dernier par deux municipalités des Côtes d'Armor, Plouagat et Plounérin -- cette dernière étant communiste. « Les catholiques ne sont pas les seuls à se mobiliser, souligne Maxime Cumunel : nous recevons des appels de personnes qui se disent athées, d'autres de confession musulmane pour nous signaler des églises à l'abandon ! » Heureusement, bon nombre d'associations font un travail admirable, qui permet la sauvegarde d'édifices remarquables (lire notre encadré). Aurélie Filippetti est consciente de cet attachement, qui s'étend notamment aux châteaux. « [L'entretien du patrimoine] est une responsabilité collective, dont le ministère de la Culture est le pivot », a-t-elle déclaré. Les crédits du ministère n'en sont pas moins en baisse. « Nous sommes au-dessous des 400 millions d'euros attribués ordinairement au patrimoine », constatait, l'an dernier, Philippe Toussaint, le président des Vieilles maisons françaises (VMF). En 2012, le budget consacré aux monuments historiques s'élevait à 376 millions d'euros. Il n'atteint cette année que 328,3 millions. Les sommes destinées au patrimoine diminuent bien plus vite que les crédits affectés à la création. Un choix politique. « On ne compte plus les renoncements et les silences de la ministre, s'indigne Didier Rykner (Latribunedelart.com). N'est-elle pas normalienne et agrégée de lettres classiques ? Comment peut-elle faire subir au patrimoine toutes ces avanies ? »

Une filière économique qui représente près de 100 000 emplois répartis sur tout le territoire.

Pour les propriétaires privés, les perspectives ne sont pas réjouissantes. « J'ai exceptionnellement bénéficié d'une aide de l'État couvrant 40 % de mes frais de rénovation, mais les années qui viennent seront des années de vaches maigres », prévoit Auguste d'Aligny, propriétaire du château d'Ainay-leVieil (Cher). « 40 %, c'est appréciable, mais il faut prendre en compte les contraintes que cela impose, comme l'obligation d'utiliser des matériaux plus coûteux et nécessitant une multiplication du temps de travail par deux ou trois », précise un propriétaire de Loire-Atlantique qui préfère rester anonyme. Président de la Demeure historique (DH), Jean de Lambertye ne manque jamais de souligner l'importance économique du patrimoine, une filière qui représente près de 100 000 emplois répartis sur tout le territoire (y compris les emplois induits par la restauration des monuments historiques), pour un chiffre d'affaires atteignant 20 milliards d'euros, avec les retombées du tourisme. Les crédits alloués par l'État et les collectivités territoriales font vivre des milliers de petites entreprises, dont le savoir-faire risque de se perdre en même temps qu'elles disparaissent, faute de commandes. La loi sur le patrimoine que prépare Aurélie Filippetti y changera-t-elle quelque chose ? Elle n'est, en tout cas, pas encore inscrite à l'ordre du jour du Parlement.

L'impérialisme du laid

Art

Laurent Dandrieu

L'artiste contemporain ne veut plus se contenter des musées et envahit châteaux, rues et églises.

« Il fallait surmonter la perfection de Versailles », a déclaré le Coréen Lee Ufan, qui a posé neuf installations dans le parc de Versailles jusqu'au 2 novembre. Pour le visiteur, il faut surtout surmonter la vue de l'arche qui obstrue la façade du château, comme il avait fallu surmonter le homard gonflable de Jeff Koons suspendu au plafond du salon de Mars en 2008, les mangas infantiles de Takashi Murakami en 2010, les walkyries bariolées de Joana Vasconcelos en 2012. Par son rayonnement mondial, Versailles est une pièce maîtresse dans cette stratégie d'invasion de l'espace public, qui permet à l'art contemporain de se légitimer auprès des sceptiques et des timorés : si c'est exposé à Versailles, c'est forcément beau. Le domaine de Louis XIV n'a pas été le premier à être envahi par les mauvaises herbes du canul'art : dès 2006, Chambord accueillait une exposition d'artistes contemporains justement intitulée "Chassez le naturel". En certains lieux, l'invasion est définitive, comme à Chaumont-sur-Loire, ancien domaine de Catherine de Médicis puis de Diane de Poitiers, transformé en centre d'art contemporain. Le Louvre cumule provisoire et définitif. Côté définitif, c'est le plafond barbouillé en 2010 par Cy Twombly pour la salle des bronzes grecs ; côté provisoire, citons l'exposition Jan Fabre, en 2008, qui voyait notamment un ver de terre géant ramper dans les salles d'art flamand. L'art contemporain, note Jean Clair en paraphrasant Degas, ne se contente pas de fusiller l'art classique, il lui fait aussi les poches. La rue est un espace de choix pour cette stratégie d'omniprésence. À Paris, impossible depuis quelques semaines de voir le Panthéon sans voir aussi Mongolian, la statue monumentale de Shen Hong Biao.
Mais pour ce processus de sacralisation de l'art contemporain, rien ne vaut une église. Si des lieux de culte désaffectés sont transformés en hall d'exposition, Saint-Merri, àParis, est devenu centre d'art contemporain tout en restant une paroisse. Le chic du chic étant de parasiter la vie liturgique : en 1994, Christian Boltanski avait occupé Saint Eustache, à Paris, en pleines fêtes de Pâques, par une installation baptisée Semaine sainte, qui consistait notamment à empiler de vieux manteaux par terre. Toujours à Pâques, en 2009, Mgr di Falco avait choqué en ouvrant sa cathédrale de Gap à une sculpture représentant le Christ sur une chaise électrique...

"Le patrimoine ne doit pas être une soustraction !"

Entretien

Fabrice Madouas

Pour l'historien Alexandre Gady, "il est temps de nouer le dialogue entre les défenseurs du patrimoine et les défenseurs de la nature".

Professeur d'histoire de l'art moderne à l'université Paris-Sorbonne, Alexandre Gady, 46 ans, préside, depuis 2011, la Société pour la protection des paysages et de l'esthétique de la France (SPPEF). Forte de milliers d'adhérents, cette association nationale reconnue d'utilité publique a pour but la défense et la mise en valeur des sites naturels et du patrimoine architectural.

Quelles sont les principales menaces qui pèsent sur nos paysages et nos monuments ?

Elles sont nombreuses. Pendant longtemps, c'est l'État qui, selon la tradition jacobine française, s'est occupé de la préservation du patrimoine. Il administrait de loin, des erreurs ont été commises, mais les choses étaient claires, les responsabilités établies. La décentralisation a changé la donne et la situation est désormais devenue confuse. Les élus locaux veulent bien que l'État leur donne de l'argent, parfois des conseils, certainement pas des ordres. Et les parlementaires, de droite ou de gauche, multiplient les cavaliers législatifs pour rogner, par exemple, les pouvoirs des architectes des bâtiments de France, ces fonctionnaires qui veillent au respect des grandes lois sur le patrimoine : loi de 1913 sur les monuments historiques, loi de 1962 sur les secteurs sauvegardés, loi de 1983 sur les zones de protection du patrimoine, etc. Ajoutons à ce tableau la limitation des pouvoirs de recours des associations, qui confine au déni de démocratie, et l'on mesure que les perspectives sont plutôt inquiétantes. Les élus locaux aiment le patrimoine, certes... tant qu'il ne gêne pas leurs projets !

"Si l'on ne fait rien, la basilique de Vézelay risque bientôt d'être encerclée d'éoliennes !" Alexandre Gady

Mais la modernité -- la croissance, le commerce, l'industrie... -- ne justifie-t-elle pas que l'on sacrifie parfois des constructions anciennes ?


Ne cédons pas à la caricature : il ne s'agit pas de figer nos villes ni nos paysages ! « Conserver ce qui vaut, réformer ce qu'il faut », disait Disraeli. La SPPEF ne défend pas seulement des lavoirs et des églises, mais tout ce qui mérite de l'être en raison de son intérêt architectural et patrimonial, y compris des usines et des bâtiments des années 1970 ! Le patrimoine ne doit pas être une soustraction, mais une addition.

Quels sont aujourd'hui les dossiers qui vous sont le plus souvent soumis ?

Les contentieux liés à la prolifération des éoliennes. Nous avons d'ailleurs été parmi les premiers à identifier ce problème, il y a quinze ans. Nous avons été associés au Grenelle de l'environnement, nous avons cru qu'il était possible d'infléchir les décisions, mais tout l'appareil d'État a pris fait et cause pour l'éolien de sorte que les excès, donc les procès, se multiplient. Si l'on ne fait rien, la basilique de Vézelay risque bientôt d'être encerclée d'éoliennes ! Le schéma régional le prouve. Et pour quel profit ? Une éolienne ne fonctionnant qu'un tiers du temps, nul besoin d'être ingénieur pour comprendre qu'il faudra construire des centrales thermiques pour compléter la production d'électricité. En guise d'énergie propre, on pourrait rêver mieux !

En France, on semble avoir du mal à concevoir le monument dans son environnement. Pourquoi ce hiatus ?

C'est en effet un problème bien français. L'Italie dispose d'une loi sur la préservation du paysage culturel conçu comme un ensemble, pas la France, où les monuments sont considérés comme des objets, indépendamment de leur environnement. Le patrimoine dépend du ministère de la Culture, les paysages du ministère de l'Écologie, qui ont deux cultures administratives très différentes. Et pourtant, il serait temps de nouer le dialogue, car défenseurs du patrimoine et défenseurs de la nature sont, les uns et les autres, de farouches partisans du développement durable ! Les écologistes ont fait des éoliennes une sorte de totem politique, mais je ne désespère pas que nous puissions nous parler...

Et les églises ? Beaucoup ont été détruites ou sont menacées de l'être...

Il y a eu indéniablement, en 2013, quelques démolitions politiques, à Abbeville, par exemple, ou à Gesté, dans le Maine-et-Loire. Mais, pour la plupart des communes, le problème est surtout économique. Les élus mettent en balance l'entretien d'un monument parfois vide, faute de fidèles, et la construction d'équipements sportifs ou de crèches. Il faut dire aussi que le clergé hésite à affronter les maires et se trouve souvent d'accord avec les démolisseurs. Mais on réussit aussi, en se mobilisant, à sauver des églises, comme celle d'Arc-sur-Tille, près de Dijon. La politique du bulldozer est toujours un échec !

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